La Bataille d’Eylau

Par payou

Les Mémoires de Marbot

La fin du 14è de ligne sur sa butte est l’occasion d’un des épisodes les plus fameux des Mémoires de Marbot.

Extrait :

Résumé du chapitre précédent : Le général de Marbot, cherchant à acheter un cheval de bataille, fit l’acquisition de Lisette, une jument excellente qui n’avait qu’un défaut : elle mordait, comme un Bouledogue, tout être qui lui déplaisait. Le valet du général, François Woirland, homme de cheval, présenta à Lisette un gigot rôti bien chaud sur lequel elle se jeta à pleine dents. Sous l’effet de la brûlure, la jument lui fut soumise. Le Général de Marbot employa le même moyen et obtint le même résultat. Reste qu’avec tout autre personne, elle pouvait se montrer dangereusement agressive…

“(…) Telle était la jument que je montais à Eylau, au moment où les débris du corps d’armée du maréchal Augereau, écrasés par une grêle de mitraille et de boulets, cherchaient à se réunir auprès du grand cimetière. Vous devez vous souvenir que le 14ème de ligne était resté seul sur un monticule qu’il ne devait quitter que par ordre de l’Empereur. La neige ayant cessé momentanément, on aperçut cet intrépide de régiment qui, entouré par l’ennemi, agitait son aigle en l’air pour prouver qu’il tenait toujours et demandait du secours. L’Empereur, touché du magnanime dévouement de ces braves gens, résolut d’essayer de les sauver, en ordonnant au maréchal Augereau d’envoyer vers eux un officier chargé de leur dire de quitter le monticule, de former un petit carré et de se diriger vers nous, tandis qu’une brigade de cavalerie marcherait à leur rencontre pour seconder leurs efforts.

C’était avant la grande charge faite par Murat ; il était presque impossible d’exécuter la volonté de l’Empereur, parce qu’une nuée de Cosaques nous séparant du 14’ de ligne, il devenait évident que l’officier qu’on allait envoyer vers ce malheureux régiment serait tué ou pris avant d’arriver jusqu’à lui. Cependant l’ordre étant positif; le maréchal dut s’y conformer.

Il était d’usage, dans l’armée impériale, que les aides de camp se plaçassent en file à quelques pas de leur général, et que celui qui se trouvait en tête marchât le premier, puis vint se placer à la queue lorsqu’il avait rempli sa mission, afin que, chacun portant un ordre à son tour, les dangers fussent également partagés. Un brave capitaine du génie, nommé Froissard, qui, bien que n’étant pas un aide de camp, était attaché au maréchal, se trouvant plus près de lui, fut chargé de porter l’ordre au 14ème. M. Froissard partit au galop: nous le perdîmes de vue au milieu des Cosaques, et jamais nous ne le revîmes ni sûmes ce qu’il était devenu. Le maréchal voyant que le 14ème de ligne ne bougeait pas, envoya un officier nommé David: il eut le même sort que Froissard, nous n’entendîmes plus parler de lui!… Il est probable que tous les deux, ayant été tués et dépouillés, ne purent être reconnus au milieu des nombreux cadavres dont le 501 était couvert Pour la troisième fois le maréchal appelle: «L’officier à marcherl !». – C’était mon tour !…

En voyant approcher le fils de son ancien ami, et j’ose le dire, son aide de camp de prédilection, la figure du bon maréchal fut émue, ses yeux se remplirent de larmes, car il ne pouvait se dissimuler qu’il m’envoyait à une mort presque certaine; mais il fallait obéir à l’Empereur; j’étais soldat, on ne pouvait faire marcher un de mes camarades à ma place, et je ne l’eusse pas souffert: c’eût été me déshonorer. Je m’élançai donc ! Mais, tout en faisant le sacrifice de ma vie, je crus devoir prendre les précautions nécessaires pour la sauver. J’avais remarqué que les deux officiers partis avant moi avaient mis le sabre à la main, ce qui me portait à croire qu’ils avaient !e projet de se défendre contre les Cosaques qui les attaqueraient pendant le trajet, défense irréfléchie selon moi, puisqu’elle les avait forcés à s’arrêter pour combattre une multitude d’ennemis qui avaient fini par les accabler. Je m’y pris donc autrement, et laissant mon sabre au fourreau, je me considérai comme un cavalier qui, voulant gagner un prix de course, se dirige le plus rapidement possible et par la ligne la plus courte vers le but indiqué, sans se préoccuper de ce qu’il y a, ni à droite ni à gauche, sur son chemin. Or, mon but étant le monticule occupé par le 14’ de ligne, je résolus de m’y rendre sans faire attention aux Cosaques, que j’annulai par la pensée.

Ce système me réussit parfaitement ; Lisette, plus légère qu’une hirondelle, et volant plus qu’elle ne courait, dévorait l’espace, franchissant les monceaux de cadavres d’hommes et de chevaux, les fossés, les affûts brisés, ainsi que les feux mal éteints des bivouacs. Des milliers de Cosaques éparpillés couvraient la plaine. Les premiers qui m’aperçurent comme des chasseurs dans une traque, lorsque, voyant un lièvre, ils s’annoncent mutuellement sa présence par les cris: «A vous ! à vous !» Mais aucun de ces Cosaques n’essaya de m’arrêter, d’abord à cause de l’extrême rapidité de ma course, et probablement aussi parce qu’étant en très grand nombre, chacun d’eux pensait que je ne pourrais éviter ses camarades placés plus loin. Si bien que j’échappai à tous et parvins au 14ème de ligne, sans que moi ni mon excellente jument eussions reçu la moindre égratignure !

Je trouvai le 14’ formé en carré sur le haut du monticule; mais comme les pentes de terrain étaient fort douces, la cavalerie ennemie avait pu exécuter plusieurs charges contre le régiment français qui, les ayant vigoureusement repoussées, était entouré par un cercle de cadavres de chevaux et de dragons russes, formant une espèce de rempart qui rendait, désormais, la position presque inaccessible à la cavalerie, car, malgré l’aide de nos fantassins, j’eus beaucoup de peine à passer par-dessus ce sanglant et affreux retranchement. J’étais enfin dans le carré ! – Depuis la mort du colonel Savary, tué au passage de l’Ukra, le 14ème était commandé par un chef de bataillon. Lorsque, au milieu d’une grêle de boulets, je transmis à ce militaire l’ordre de quitter sa position pour tâcher de rejoindre le corps d’armée, il me fit observer que l’artillerie ennemie, tirant depuis une heure sur le 14ème, lui avait fait éprouver de telles pertes que la poignée de soldats qui lui restait serait infailliblement exterminée si elle descendait en plaine; qu’il n’aurait d’ailleurs pas le temps de préparer l’exécution de ce mouvement puisqu’une colonne d’infanterie russe, marchant sur lui, n’était plus qu’à cent pas de nous.

«Je ne vois aucun moyen de sauver le régiment, dit le chef de bataillon; retournez vers l’Empereur, faites-lui les adieux du 14’ de ligne qui a fidèlement exécuté ses ordres, et portez-lui l’aigle qu’il nous avait donnée et que nous ne pouvions plus défendre; il serait trop pénible, en mourant, de la voir tomber aux mains des ennemis !

Le commandant me remit alors son aigle, que les soldats, glorieux débris de cet intrépide régiment, saluèrent pour la dernière fois des cris de: Vive l’Empereur !… eux qui allaient mourir pour lui ! C’était le Cœsar, morituri te saluant! de Tacite; mais ce cri était poussé par des héros !

Les aigles d’infanterie étaient fort lourdes, et leur poids se trouvait augmenté d’une grande et forte hampe en bois de chêne, au sommet de laquelle on la fixait. La longueur de cette hampe m’embarrassait beaucoup, et comme ce bâton, dépourvu de son aigle, ne pouvait constituer un trophée pour les ennemis, je résolus, avec l’assentiment du commandant, de la briser pour n’emporter que l’aigle; mais au moment où, du haut de ma selle, je penchais le corps en avant pour avoir plus de force pour arriver à séparer l’aigle de la hampe, un des nombreux boulets que nous lançaient les Russes traversa la corne de derrière de mon chapeau, à quelques lignes de ma tête!… La commotion fut d’autant plus terrible que mon chapeau, étant retenu par une forte courroie de cuir fixée sous le menton, offrait plus de résistance au coup. Je fus comme anéanti, mais ne tombai pas de cheval. Le sang me coulait par le nez, les oreilles et même par les yeux; néanmoins j’entendais encore, je voyais. Je comprenais et conservais toutes mes facultés intellectuelles, bien que mes membres fussent paralysés au point qu’il m’était impossible de remuer un seul doigt !…”

Cependant, la colonne d’infanterie russe que nous venions d’apercevoir abordait le monticule; c’étaient des grenadiers, dont les bonnets garnis de métal avaient la forme de mitres. Ces hommes, gorgés d’eau-de-vie, et en nombre infiniment supérieur, se jetèrent avec furie sur les faibles débris de l’infortuné 14ème, dont les soldats ne vivaient, depuis quelques jours, que de pommes de terre et de neige fondue; encore, ce jour-là, n’avaient-ils pas eu le temps de préparer ce misérable repas !… Néanmoins nos braves Français se défendirent vaillamment avec leurs baïonnettes, et lorsque le carré eut été enfonce, ils se regroupèrent en plusieurs pelotons et soutinrent fort longtemps ce combat disproportionné.

Durant cette affreuse mêlée, plusieurs des nôtres, afin de n’être pas frappés par-derrière, s’adossèrent aux flancs de ma jument, qui, contrairement à ses habitudes, restait fort impassible. Si j’eusse pu remuer, je l’aurais portée en avant pour l’éloigner de ce champ de carnage; mais il m’était absolument impossible de serrer les jambes pour faire comprendre ma volonté à ma monture !… Ma position était d’autant plus affreuse que, ainsi que je l’ai déjà dit, j’avais conservé la faculté de voir et de penser… Non seulement on se battait autour de moi, ce qui m’exposait aux coups de baïonnette, mais un officier russe, à la figure atroce, faisait de constants efforts pour me percer de son épée, et comme la foule des combattants l’empêchait de me joindre, il me désignait du geste aux soldats qui l’environnaient et qui, me prenant pour le chef des Français, parce que j’étais seul à cheval, tiraient sur moi par-dessus la tête de leurs camarades, de sorte que de très nombreuses balles sifflaient constamment à mes oreilles. L’une d’elles m’eût certainement ôté le peu de vie qui me restait, lorsqu’un incident terrible vint m’éloigner de cette affreuse mêlée.

Parmi les Français qui s’étaient adossés au flanc gauche de ma jument, se trouvait un fourrier que je connaissais pour l’avoir vu souvent chez le maréchal, dont il copiait les états de situation. Cet homme, attaqué et blessé par plusieurs grenadiers ennemis, tomba sous le ventre de Lisette et saisissait ma jambe pour tâcher de se relever, lorsqu’un grenadier russe, dont l’ivresse rendait les pas forts incertains, ayant voulu l’achever en lui perçant la poitrine, perdit l’équilibre, et la pointe de sa baïonnette mal dirigée vint s’égarer dans mon manteau gonflé par le vent. Le Russe, voyant que je ne tombais pas, laissa le fourrier pour me porter une infinité de coups d’abord inutiles, mais dont l’un, m’atteignant enfin, traversa mon bras gauche, dont je sentis avec un plaisir affreux couler le sang tout chaud… Le grenadier russe, redoublant de fureur, me portait encore un coup, lorsque la force qu’il y mit le faisant trébucher, sa baïonnette s’enfonça dans la cuisse de ma jument, qui, rendue par la douleur à ses instincts féroces, se précipita sur le Russe et d’une seule bouchée lui arracha avec ses dents le nez, les lèvres, les paupières, ainsi que toute la peau du visage, et en fit une tête de mort vivante et toute rouge !… C’était horrible à voir ! Puis, se jetant avec furie au milieu des combattants, Lisette, ruant et mordant, renverse tout ce qu’elle rencontre sur son passage !… L’officier ennemi, qui avait si souvent essayé de me frapper, ayant voulu l’arrêter par la bride, elle le saisit par le ventre, et l’enlevant avec facilité, elle l’emporta hors de la mêlée, au bas du monticule, où, après lui avoir arraché les entrailles à coups de dents et broyé le corps sous ses pieds, elle le laissa mourant sur la neige!… Reprenant ensuite le chemin par lequel elle était venue, elle se dirigea au triple galop vers le cimetière d’Eylau. Grâce à la selle à la housarde dans laquelle j’étais assis, je me maintins à cheval, mais un nouveau danger m’attendait.
La neige venait de recommencer à tomber, et de gros flocons obscurcissaient le jour, lorsque, arrivés près d’Eylau, je me trouvai en face d’un bataillon de la vieille garde qui, ne pouvant distinguer au loin, me prit pour un officier ennemi conduisant une charge de cavalerie. Aussitôt le bataillon entier fit feu sur moi… Mon manteau et ma selle furent criblés de balles, mais je ne fus point blessé, non plus que ma jument, qui, continuant sa course rapide, traversa les trois rangs du bataillon avec la même facilité qu’une couleuvre traverse une haie… Mais ce dernier élan ayant épuisé les forces de Lisette, qui perdait beaucoup de sang, car une des grosses veines de sa cuisse avait été coupée, cette pauvre bête s’affaissa tout à coup et tomba d’un côté en me faisant rouler de l’autre !

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